Le 18 juin 2026, au Pakhuis de Zwijger à Amsterdam, les Pays-Bas ont franchi une étape fondatrice pour leur secteur de l’emploi à domicile : le lancement officiel de la Vereniging Huishoudelijk Werkgevers, première association néerlandaise représentant les employeurs à domicile. L’événement, intitulé « Time for responsibility: employers of domestic work, let’s organise! », a réuni employeurs à domicile, travailleurs domestiques, chercheurs, syndicats et décideurs politiques autour de la question de la construction d’un secteur de l’emploi à domicile équitable et durable aux Pays-Bas.
Pour un secteur longtemps caractérisé par l’informalité et l’absence de structures représentatives, la création de cette association constitue une étape déterminante. Elle offre, pour la première fois, une voix organisée des employeurs, en mesure de dialoguer avec les organisations de travailleurs et les pouvoirs publics, et de contribuer à un système de droits et de responsabilités qui reflète la réalité vécue par les ménages, les travailleurs et les décideurs politiques.
Plus d’un million de ménages aux Pays-Bas emploient une personne pour le ménage, la garde d’enfants ou l’aide à domicile. Le secteur compte environ 150 000 travailleurs domestiques, auxquels s’ajoutent 80 000 « alfahelpers » — des aides à domicile intervenant dans un cadre simplifié, semi-formel — et 50 000 salariés rémunérés via le persoonsgebonden budget (PGB), un budget personnalisé permettant aux personnes dépendantes d’employer et de rémunérer directement leurs propres aidants. Au total, le secteur représenterait environ 2,5 milliards d’euros par an, une demande appelée à croître encore sous l’effet du vieillissement de la population et de l’augmentation des ménages biactifs.
Cette ampleur contraste toutefois avec le cadre réglementaire limité qui encadre le secteur. L’emploi à domicile aux Pays-Bas relève de la Regeling Dienstverlening aan Huis, un dispositif conçu à l’origine pour encourager l’emploi déclaré en exemptant les particuliers employeurs de la plupart des obligations applicables aux employeurs classiques. Dans le cadre de ce dispositif, un employeur n’est pas tenu de déclarer un salarié travaillant moins de quatre jours par semaine — ce qui signifie qu’une rémunération régulière, y compris en espèces, peut avoir lieu sans contrat formalisé.
En pratique, la responsabilité de la déclaration de la relation de travail incombe au travailleur plutôt qu’à l’employeur, et la déclaration formelle demeure l’exception : seuls 3,2 % des employeurs à domicile respectent pleinement les règles applicables, et seulement 5 % déclarent les connaître suffisamment bien pour s’y conformer, alors même que plus de la moitié affirment souhaiter être en règle. Même lorsque l’emploi est pleinement déclaré, la protection des travailleurs reste limitée : pas d’assurance chômage, pas de pension financée par l’employeur, et seulement six semaines d’indemnisation maladie contre deux ans dans les autres secteurs.
Ce vide réglementaire comporte également une dimension migratoire. Pour les travailleurs migrants sans papiers exclus du marché du travail formel, le travail domestique demeure l’une des rares sources de revenus accessibles, bien qu’il n’ouvre aucune voie vers un titre de séjour régulier. C’est dans ce contexte que les Pays-Bas n’ont, à ce jour, pas ratifié la Convention n° 189 de l’OIT sur le travail décent pour les travailleurs domestiques, un comité consultatif ayant conclu que les situations d’abus étaient limitées dans le pays, tout en reconnaissant que le cadre actuel ne garantit pas aux travailleurs domestiques une égalité de traitement avec les autres salariés. Ces questions relèvent autant du droit du travail que de la politique migratoire, et ont, jusqu’à présent, été débattues en grande partie sans représentation organisée des employeurs.
La soirée a été construite pour progresser du contexte vers la comparaison internationale, puis vers l’action. Elle s’est ouverte avec Tesseltje de Lange, professeure de droit européen des migrations à l’université Radboud et elle-même employeuse à domicile, qui a introduit les questions concrètes que rencontrent de nombreux employeurs, faute d’accompagnement adapté : comment rédiger un contrat en bonne et due forme, comment gérer la rémunération pendant les congés d’un salarié, ou que faire en cas d’accident du travail.
Leontine Bijleveld, experte juridique sur la situation des travailleurs domestiques aux Pays-Bas, et Freek Janmaat, de la Commission européenne, ont ensuite exposé le contexte juridique et historique : la position du travail domestique en droit néerlandais, les raisons de la non-ratification de la Convention 189 de l’OIT, et l’urgence croissante du secteur dans le cadre de l’agenda européen des soins.
Le cœur de la soirée a été consacré aux expériences internationales. Des représentants de la Fepem (France), d’Assindatcolf/FIDALDO (Italie) et de Grupo SSI (Espagne) ont présenté la manière dont la représentation des employeurs s’est construite dans leurs pays respectifs.
La soirée s’est ensuite orientée vers la présentation officielle de la Vereniging Huishoudelijk Werkgevers, introduite par son équipe fondatrice : Tesseltje de Lange, Marijke Bijl, militante engagée de longue date dans le soutien aux travailleurs migrants en situation irrégulière, Elena Mataix Caballero, sociologue et chercheuse spécialisée dans l’organisation et les migrations, et Myrthe van der Staay, anthropologue et documentariste, ces deux dernières étant toutes deux issues de collectifs de travailleurs domestiques migrants.
Le dernier temps de la soirée a porté sur les perspectives de dialogue social pour le secteur. Malu Villanueva, du syndicat des travailleurs domestiques migrants de la FNV, a présenté les difficultés rencontrées par les travailleurs domestiques dans le cadre législatif actuel, ainsi que les attentes du syndicat vis-à-vis d’une association d’employeurs organisée. Aude Boisseuil, d’EFFE, lui a répondu, avant qu’une discussion collective — réunissant notamment un représentant de la municipalité d’Amsterdam — n’aborde les modalités d’un partenariat durable entre travailleurs, employeurs et pouvoirs publics.
Le lancement de la Vereniging Huishoudelijk Werkgevers intervient dans le contexte de la publication, plus tôt cette année, du PHS Employment Monitor 2026, réalisé par les partenaires sociaux européens des secteurs des services aux personnes et de l’emploi à domicile (Personal and Household Services, PHS) — EFFAT, EFFE, EFSI et UNI Europa. Conduite dans 36 pays européens et voisins, et rassemblant plus de 10 700 réponses de travailleurs, d’usagers, de particuliers employeurs et d’organismes prestataires, cette enquête constitue la base de données comparative la plus complète dont dispose aujourd’hui le secteur.
Ses résultats font directement écho à la situation observée aux Pays-Bas. Le coût et la complexité administrative demeurent les deux principaux facteurs de recours au travail non déclaré : huit particuliers employeurs sur dix indiquent que le coût de l’emploi à domicile constitue au moins une préoccupation mineure, et près d’un tiers de ceux qui jugent le travail non déclaré parfois justifié citent la complexité des démarches de déclaration comme l’un des principaux motifs. Par ailleurs, l’enquête montre que seuls 27,9 % des répondants sont représentés par une organisation d’employeurs engagée dans le dialogue social, tandis qu’environ trois sur dix supplémentaires estiment qu’une telle représentation pourrait leur être utile — révélant un potentiel important, encore largement inexploité, d’organisation des employeurs à l’échelle du continent.
Plus significatif encore, la reconnaissance institutionnelle du secteur ressort comme la demande la plus claire et la plus constante parmi l’ensemble des parties prenantes interrogées — travailleurs, employeurs, usagers et particuliers employeurs confondus. Les répondants, aux Pays-Bas comme ailleurs en Europe, décrivent un secteur dont la valeur sociale et économique demeure insuffisamment prise en compte dans les politiques publiques, la protection sociale et l’investissement public. Ces constats ont été approfondis lors du lancement du Monitor à Bruxelles, le 15 juin 2026, où décideurs politiques, partenaires sociaux et chercheurs ont examiné la manière dont les conclusions du rapport peuvent nourrir les travaux en cours autour d’un futur European Care Deal.
Le lancement de la Vereniging Huishoudelijk Werkgevers ne doit donc pas être lu comme un développement national isolé, mais comme une réponse concrète à une lacune structurelle identifiée à l’échelle européenne : l’absence, dans la plupart des pays, d’une représentation organisée des employeurs capable de dialoguer d’égal à égal avec les organisations syndicales et les pouvoirs publics.
EFFE — la Fédération européenne des Emplois de la Famille — a co-organisé l’événement du 18 juin dans le cadre du projet BUILD, cofinancé par l’Union européenne. BUILD vise à renforcer le dialogue social et la négociation collective dans les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre — services à la personne, aide sociale, emploi à domicile, sécurité privée — en développant la capacité organisationnelle des employeurs comme des syndicats, avec une attention particulière portée aux pays où les relations professionnelles restent faibles ou fragmentées. À travers des événements nationaux de renforcement des capacités, la mise en place d’observatoires sectoriels et des échanges transnationaux, le projet soutient le développement de structures de dialogue durables et contribue à la mise en œuvre du socle européen des droits sociaux.
Le dialogue social ne peut fonctionner que si les deux parties à la relation de travail sont organisées et présentes. À l’échelle européenne, ce principe guide les travaux du Dialogue social sectoriel européen des services à la personne et de l’emploi à domicile, auquel EFFE contribue activement depuis sa création en 2022. Pourtant, à l’échelle européenne, ce secteur demeure l’un des moins structurés en matière de négociation collective : alors qu’il représenterait environ 4 % de la main-d’œuvre européenne, le secteur PHS ne compte à ce jour que deux conventions collectives dans l’ensemble de l’Europe. Cette rareté traduit avant tout l’absence, dans la plupart des États membres, de structures représentatives tant du côté des employeurs que de celui des travailleurs.
Des cadres négociés sans la participation des employeurs tendent à ne protéger qu’une partie de la relation de travail, laissant l’autre exposée, mal informée, ou en situation de non-conformité involontaire — une dynamique que les chiffres néerlandais illustrent clairement. À l’inverse, comme le démontre l’expérience de la Fepem, de FIDALDO et de Grupo SSI, une représentation organisée des employeurs a permis, dans la durée, de négocier des protections sociales complémentaires, des dispositifs de formation professionnelle et des mesures de santé au travail dont bénéficient directement les travailleurs. La Vereniging Huishoudelijk Werkgevers devient ainsi une nouvelle brique nationale de cet édifice européen, renforçant la capacité collective du secteur à s’engager dans le dialogue social, tant au niveau national qu’européen.
La création de la Vereniging Huishoudelijk Werkgevers marque le début d’un processus, non son aboutissement. EFFE continuera d’accompagner l’association dans la structuration de son organisation, le développement de ses adhérents, et l’établissement d’un dialogue durable avec la FNV, la municipalité d’Amsterdam et les autorités nationales. De plus amples informations sur l’association et ses travaux sont disponibles sur son site internet.
EFFE entend également s’appuyer sur cette expérience pour encourager l’émergence d’organisations d’employeurs similaires dans d’autres pays européens où une telle représentation fait aujourd’hui défaut. Le renforcement des structures représentatives des employeurs à domicile à l’échelle du continent constitue une condition nécessaire pour protéger à la fois employeurs et travailleurs, améliorer les conditions de travail et l’accès à des services abordables, et obtenir une reconnaissance accrue du secteur aux niveaux national et européen.
EFFE remercie Tesseltje de Lange et l’équipe fondatrice de la Vereniging Huishoudelijk Werkgevers pour le travail accompli dans la concrétisation de cette initiative ; nos organisations membres à travers l’Europe pour le partage généreux de leur expérience et de leur expertise; Malu Villanueva et la FNV pour leur engagement constructif ; Leontine Bijleveld et Freek Janmaat pour avoir posé le cadre juridique et européen ; ainsi que les employeurs à domicile présents ce soir-là, qui ont exprimé leur volonté de s’organiser.